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L'erreur d'analyse et les 10 approximations de Louis d’Hendecourt : voici pourquoi Mars est habitable sans terraformation, et pourquoi il ne faut pourtant pas y envoyer l'Homme

Dans une tribune publiée dans Le Monde le 8 août dernier (réservée aux abonnés), l'astrophysicien Louis d’Hendecourt explique pourquoi selon lui Elon Musk ne pourra pas coloniser Mars et encore moins la rendre habitable.

Louis d’Hendecourt se trompe d'analyse, Mars pourrait bien être rendue habitable, techniquement rien ne l'interdit absolument. Je vais détailler en quoi plus bas point par point en réponse à ses arguments, mais au préalable, je souhaiterais aborder rapidement ce qui constitue selon moi les "vraies" questions à se poser sur le sujet de l'envoi de l'Homme sur Mars :

  • 1. est-ce qu'une présence humaine sur Mars serait désirable et viable économiquement ?
  • 2. et, plus important encore, au-delà de la possibilité pour l'Homme de s'y installer, le faut-il ? N'a-t-on pas plus à perdre qu'à y gagner à le faire ?

1. Les paris sont ouverts sur le premier point, et c'est le marché qui décidera, bien malin celui qui sait déjà ce qu'il en sera. Mais il est vrai que plus les coûts et temps de transport vers Mars baisseront, plus le tourisme martien par exemple deviendra  tentant et "abordable", et il pourrait bien à lui seul justifier une présence humaine durable sur la planète. Un point très important  cependant dont ne parle pas Louis d’Hendecourt est de savoir si la gravité martienne (au-delà de ne  pas pouvoir retenir une atmosphère, problème surmontable) n'est pas nocive pour notre organisme sur le moyen et long terme. Si elle l'était, elle compliquerait drastiquement tout séjour long et rendrait effectivement très ardue et sans doute peu désirable une présence humaine durable sur la planète rouge, sans l'empêcher absolument. 

2. Quant au second point, la réponse est a priori non : toutes les raisons avancées pour justifier l'envoi de l'Homme sur Mars soit sont infondées, soit peuvent être satisfaites plus simplement. En aucun cas ces raisons ne sauraient suffire à venir gâcher notre chance unique d'étudier Mars. On le ferait avec nos robots, toujours plus habiles et intelligents, dans le but de découvrir si la vie a failli y apparaître, y est apparue, et si oui, si elle y existe encore dans quelques recoins où les astrobiologistes n'excluent pas à ce jour de la trouver, y compris en surface et proche surface. C'est un vaste sujet qui demande plus d'explications que ne le permet cet article, j'invite les lecteurs à se référer au site et au livre que j'ai consacrés à cette question : Pourquoi Elon Musk ne doit pas envoyer l'Homme sur Mars. Voici aussi une tribune introductive que j'ai pu écrire et qui a été publiée en une de l'Express.fr sur cette même question en 2016 au moment de la sortie de mon livre. Je reviendrai néanmoins sur ce point en fin d'article pour partager quelques arguments.

Réfutons maintenant point par point les 10 arguments problématiques avancés par Louis d’Hendecourt (ses arguments sont repris en gras italique) :

"L’innovation technologique des engins actuels est donc fort modeste, le besoin de moteurs fusée est toujours d’actualité : impossible de quitter la planète sans une débauche de moyens technologiques, mais à un coût environnemental désastreux à tous les niveaux (financements, ressources naturelles et… pollution)."

Pour se faire une idée, la navette spatiale américaine pouvait emporter 27,5 tonnes en orbite basse terrestre et a réussi 134 vols pour un coût ajusté en dollars d'aujourd'hui de 1,8 milliard de $ par vol, soit un coût d'acheminement d'un kilogramme en orbite basse terrestre de 65,400$/kg. Par contraste, le Starship de SpaceX est conçu pour emmener 150 tonnes par vol en orbite basse, et Elon Musk envisage de voir le coût par vol tomber à 1,5 million de $, notamment grâce à la réutilisation, soit un coût d'acheminement en orbite basse de 10$/kg, une réduction d'un facteur de 6500. Une innovation qualifiée donc de fort modeste par Louis d’Hendecourt, à chacun de juger. 

Envoyer des fusées pollue en effet, mais même si 3 Starships devaient décoller pour Mars chaque jour comme l'envisage Elon Musk à terme, cette pollution resterait marginale par rapport au total des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Et par ailleurs, ce n'est pas comme si Elon Musk ne faisait rien sur ces sujets, comme je l'explique en fin d'article à propos de Tesla et des 100 millions de $ que Musk veut décerner aux meilleures technologies de séquestration du carbone.

"le but avoué et répété d’Elon Musk n’est autre que la planète Mars, non pas pour quelques voyages à finalités technique et scientifique comme l’étaient ceux d’Apollo sur la Lune, mais bien à des fins d’installation et surtout de colonisation (mot pourtant fortement connoté à l’heure actuelle !) de la Planète rouge, sous-tendant l’idée que, après l’épuisement des ressources sur la Terre, Mars nous tendrait les bras, dans une sorte de nouveau Far West aux promesses « illimitées »."

Pour commencer, si l'on veut jouer sur les mots, Elon Musk ne parle pas de colonisation mais de rendre la vie terrestre multiplanétaire, c'est bien en ces termes qu'il résume sa vision. 

Ensuite, pour ceux qui comme moi suivent de près en anglais dans le texte les déclarations et entretiens de Musk, il ne sous-entend pas du tout qu'il faudrait aller sur Mars car les ressources viendraient à manquer sur Terre, aucunement. Il explique simplement que la Terre à terme est condamnée, non pas à cause du réchauffement climatique de ce siècle, mais sur un horizon de plusieurs millions d'années, du fait du risque d'être heurtée par un astéroïde, et à encore plus long terme, quand les océans s'évaporeront.

La survie de la vie terrestre à très long terme supposerait donc d'aller la semer ailleurs, et il fait de Mars la première étape en ce sens car c'est un astre, certes hostile, mais suffisamment éloigné de la Terre et disposant d'assez de ressources (notamment à la différence de la lune en ces deux points) pour permettre, à grand renfort d'ingéniosité, de s'y implanter et même un jour de s'émanciper de la planète bleue. 

Ce qui ne signifie en rien qu'il faut déserter la Terre ou que ses ressources s'épuisent. Elon Musk sait bien que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. L'eau salée se désalinise, les voitures s'électrisent, l'énergie se décarbone, la fusion nucléaire contrôlée fait de grands progrès, nombre de biens et services se dématérialisent et se démocratisent, on peut et on sait faire plus avec moins, comme l'explique Andrew McAfee dans son livre More From Less. Pour Elon Musk, les grands problèmes de notre planète sont le réchauffement climatique et, d'ici à la fin du XXIème siècle, la baisse de la population mondiale. Dans aucun des cas la réponse n'est-elle d'après lui d'abandonner la Terre.

Elon Musk dit ensuite qu'il existe aujourd'hui une fenêtre d'opportunité pour aller sur Mars, on y est presque, il y est presque, et cette fenêtre pourrait bien se refermer bientôt si nous n'y prenons pas garde, à la faveur d'une guerre, de troubles politiques ou géopolitiques graves, alors allons-y au plus tôt sans tarder. 

Elon Musk dit enfin que le monde est plus intéressant avec un programme spatial habité ambitieux que sans, c'est donc aussi pour s'amuser lui-même et amuser les autres en somme qu'il fait tout pour avancer cette conquête de l'espace le plus vite possible.

On peut être en désaccord avec les raisons invoquées par Elon Musk mais il me semble important d'être factuel et partir d'elles telles qu'elles sont si on veut mieux les déconstruire ensuite. Pour ma part, je suis en désaccord total avec ses raisons, comme je l'explique sur le site, dans la tribune et le livres référencés en début d'article.

"le problème éthique qui consisterait à ne sauver que quelques privilégiés"

Autre idée reçue, tristement reprise aussi par Francis Rocard dans son livre "Dernières nouvelles de Mars", l'idée qu'Elon Musk chercherait à offrir un refuge aux riches sur Mars où fuir la Terre. Elon Musk dit clairement que la vie sur Mars sera très spartiate et pour très longtemps, très loin de cette idée farfelue d'un refuge pour les fortunés ! Elon Musk promet aux pionniers la gloire, le "kleos" des Grecs anciens (la postérité) et non le confort, et prévient que le risque d'y laisser sa peau sera très élevé. Il se complaît à citer en exemple la publicité apocryphe d'Ernest Shackleton cherchant en 1907 à recruter son équipe pour partir explorer l'Antarctique : "Men wanted for hazardous journey. Low wages, bitter cold, long hours of complete darkness. Safe return doubtful. Honour and recognition in event of success.’" 

 

"la notion très basique de zone habitable autour d’une étoile où la présence d’eau liquide à la surface de la planète serait possible, simultanément à la présence de composés organiques et de lumière"

De récentes théories supposent que la vie sur Terre aurait pu apparaître au fond des océans, privée de lumière, autour des cheminées hydrothermales. Nous ne sommes sûrs de rien, mais il se pourrait que la lumière d'une étoile ne soit pas requise pour faire émerger la vie.

"Sans eau (ou si peu), sans atmosphère (ou si peu), sans volatiles et organiques (ou franchement si peu), sans tectonique des plaques contrôlant le cycle du dioxyde de carbone sur Terre, sans champ magnétique protecteur d’un rayonnement cosmique féroce et avec des températures qui feraient prendre le sommet de l’Everest pour un sauna tropical, Mars est par définition une planète inhabitable, certainement à des êtres aussi complexes que nous, au sens large"

Mars est en effet très hostile à la vie en générale et à l'Homme en particulier, mais rien ne peut nous arrêter avec la technologie, dans un Système Solaire où énergie et matières premières sont pour ainsi dire illimitées. En nous dotant des bons outils, n'importe quel endroit peut devenir habitable. Qui plus est, en introduisant suffisamment de concurrence et avec l'effet de la courbe d'apprentissage, les technologies nécessaires peuvent voir leur coût baisser et leur efficacité augmenter avec le temps. S'implanter sur Mars est donc possible, mais la question reste de savoir si cela en vaut le coup, et cela c'est le marché qui le décidera. Cela suppose aussi au préalable que les gouvernements sur Terre autorisent les acteurs privés à se lancer dans de telles aventures, ou du moins ne s'y opposent pas, ce qui n'est pas certain, compte tenu justement du risque de contamination que je détaille dans mon livre.

Terraformer Mars, au sens de reproduire une atmosphère respirable et de pression suffisante pour pouvoir évoluer sans combinaison pressurisée, et offrant une protection suffisante face aux rayonnements UV et cosmiques, relève en effet de la pure science fiction dans l'état actuel de nos connaissances, et devrait le rester pour très, très longtemps, des milliers d'années d'après les plus optimistes, voire plutôt des millions d'années d'après d'autres estimations moins biaisées, si longtemps qu'il n'est effectivement pas pertinent de l'envisager sérieusement pour l'instant dans notre questionnement sur l'habitabilité de Mars pour les Hommes. 

Mais nul besoin de terraformer Mars pour la rendre habitable pour l'Homme. Sur Mars on vivrait sous terre, ou dans des habitats hybrides, par exemple creusés dans la roche et à flanc de falaise, comme dans ce projet de ville martienne (illustration en haut de page) : "The city of Nüwa is on the slope of one of the Martian cliffs with abundant water access, located at Tempe Mensa. A steep terrain offers the opportunity to create a vertical city inserted into the rock, protected from radiation and meteorites while having access to indirect sunlight." 

Je le concède bien volontiers, vivre sous terre ne sera pas désirable pour la plupart d'entre nous, mais peut-être qu'il y aura un marché pour aller passer des vacances dans un appartement troglodyte surplombant une falaise, à voir. Et peut-être alors qu'il y aura besoin d'avoir du personnel résidant sur place pour accueillir les touristes, comme aujourd'hui des gens vivent sur le Mont Saint-Michel. Ce qui est sûr, c'est que c'est possible techniquement si on s'en donne les moyens.

Une présence humaine sur Mars ne suppose donc pas de terraformer Mars, et suppose encore moins que cette présence puisse exister en autarcie, en s'affranchissant totalement de la Terre. La France ne vit pas en autarcie, aucun pays ou presque ne vit en autarcie. Mars aura besoin d'imports pendant très longtemps. La question, encore une fois, est de savoir s'il y aura des activités suffisamment rémunératrices liées à Mars pour financer ces imports et ainsi viabiliser a minima un village martien.

Basses températures, rayonnements UV et ionisants, faible pression, il est possible d'y remédier en construisant des habitations pressurisées, chauffées, aux murs suffisamment épais, sans que cela interdise d'ailleurs d'avoir des fenêtres. Eau, oxygène, énergie, matières premières peuvent être obtenus sans trop de problèmes comme nous allons l'aborder sommairement plus loin en réponse au point suivant. 

Le gros point faible de Mars est ailleurs, c'est sa faible gravité, non pas surtout parce qu'elle complique la rétentation de l'atmosphère (problème d'abord dû à l'absence de champ magnétique à même de détourner l'essentiel des vents solaires) mais car il est possible qu'elle soit incompatible avec notre santé. Nous n'en savons rien, c'est le gros point d'interrogation. Il se peut tout à fait que l'on se rende compte qu'il est impossible d'y séjourner sur le moyen et long terme, et encore moins d'y vivre une grossesse et d'y accoucher. Peu-être que des manipulations génétiques permettraient alors d'y remédier, mais on ouvrirait là une nouvelle boîte de Pandore, rien ne dit que ce serait possible et, si oui, combien de temps cela prendra pour y arriver. 

En attendant ces adaptations génétiques incertaines, si la motivation d'habiter Mars est suffisamment prégnante, une solution consisterait à vivre une partie du temps dans une centrifugeuse, par exemple pour y dormir, une sorte de manège d'un rayon et d'une vitesse de rotation tels qu'il reproduirait la gravité terrestre. On y dormirait plaqués doucement contre les parois sous l'effet de la force centrifuge. Ce serait a priori possible, mais serait-ce désirable ? Avec un rayon suffisamment grand, on peut se satisfaire d'une vitesse de rotation suffisamment faible pour que cela ne soit pas trop inconfortable, mais la gravité martienne nous tirerait tout de même un peu vers le bas pendant toute l'opération. Une autre option serait d'aller régulièrement en orbite de Mars se reposer et récupérer le temps nécessaire, dans une station spatiale en rotation sur elle-même pour y reproduire la gravité terrestre. De cette façon, point de parasitage par la gravité martienne, l'illusion de la gravité serait quasi parfaite. C'est ce qui a été envisagé par Gerard O'Neill dans son livre de référence The High Frontier: Human Colonies in Space publié en 1977, voici une brève vidéo de ce à quoi cela pourrait ressembler dans une version ambitieuse. Une version plus réaliste serait par exemple ce projet de station appelée la Voyager Station. Cela compliquerait grandement la vie sur Mars sans l'interdire, mais on se demande toutefois ce qui pourrait justifier économiquement de se plier à toutes ses contraintes.

"une planète inhabitable (...) probablement tout autant à des bactéries qui n’ont à ce jour pas encore été découvertes." ; "les radiations implacables ont balayé la surface de la planète, la rendant totalement stérile et empêchant le développement possible d’une vie hypothétique qui aurait alors mis des milliards d’années pour arriver à une vie potentiellement similaire à la nôtre (ce qui reste d’ailleurs à démontrer)"

Pour ce qui est des bactéries, comme dit précédemment, les astrobiologistes n'excluent pas qu'on puisse en trouver, retranchées dans quelques habitats adéquats, de nombreuses idées d'habitats en surface et proche surface sont envisagées. Par exemple : 

  • au fin fond de crevasses à l’abri des radiations cosmiques et solaires ;
  • mêlée aux « écoulements linéaires sombres et récurrents » de saumures (eaux salées) qui se forment par déliquescence à la surface de Mars, c’est-à-dire par absorption d’eau de l’atmosphère;
  • ou partout où glaces et sels se retrouvent en contact et où de l’eau liquide peut peut-être se former quelques jours par an, voire quelques heures par jour (source).   

On a longtemps cru que la surface de Mars ne pouvait receler d’habitats en surface, mais cela a changé depuis les découvertes de la mission Poenix en 2008, puis avec Curiosity. 

On a découvert par exemple que le robot Curiosity avait roulé par endroits juste quelques centimètres au-dessus de poches de sables mouillés. Cette eau liquide serait tantôt trop froide ou trop salée a priori pour accueillir la vie. Sauf à ce qu’une forme de vie parvienne à créer un micro-climat idéal au sein de ces sables humides, comme le pensent certains spécialistes.

Nilton Renno, scientifique travaillant sur la mission Curiosity, explique que de l’eau liquide pourrait se former sur Mars au printemps, là où de la neige se serait déposée sur des sols riches en sels. Cela l’avait amené à parler de véritables « piscines pour bactéries » en référence à l’habitabilité de ces endroits. Sur Terre, il existe des bactéries dites halophiles qui prospèrent dans les milieux très salés.

Bref, même si nous n’avons pas encore la preuve d’un réel habitat possible pour la vie en surface, il existe suffisamment d’idées et de théories pour qu’on ne puisse pas encore l’exclure. Il faudra de nombreuses années d’études pour comprendre ce qu’il en est. Et si habitat il y a, alors la vie pourrait encore bien exister.

Une expérience a prouvé que certains microbes vivant dans les glaces, c’est-à-dire à des températures négatives, parvenaient à conserver un métabolisme suffisant pour réparer leur ADN suite aux dégâts causés par les radiations cosmiques ! Le microbe Thermococcus gammatolerans peut quant à lui résister à l’équivalent de 400 000 ans de radiations gammas sur Mars et malgré tout continuer à se reproduire. Thermococcus gammatolerans n’est cependant pas un candidat idéal pour la survie sur Mars car il vit au fond des océans dans les cheminées hydrothermales à des températures élevées, mais sa résistance à la radioactivité n’est pas lié au contexte sous-marin, et d’autres microbes pourraient très bien manifester la même qualité, voire être encore plus résistants, notamment si on parle de microbes qui auraient continué à évoluer sur Mars pendant plusieurs milliards pour s’adapter toujours mieux à ses conditions hostiles.

Le lichen Pleopsidium chlorophanum peut se trouver à des altitudes de plus de 1490 mètres en Antarctique, il n’est en contact avec de l’eau liquide à aucun moment de sa vie. Des pigments jaunes couplés à une vie partiellement à l’ombre dans les recoins de la roche lui permettent de survivre aux rayons UV supérieurs à la moyenne sur Terre.

Il a été démontré que ce lichen (ainsi que certaines cyanobactéries) placé dans une chambre recréant les conditions à la surface de Mars (même composition et pression atmosphérique, température, radiations, etc.) et en partie à l’ombre avait pu non seulement survivre mais aussi rester actif et photo-synthétiser, en absorbant l’eau de l’atmosphère (il y a 100% d’humidité relative la nuit sur Mars) !

  Les scientifiques derrière cette expérience en ont conclu que :

  • d’une part ces cyanobactéries et lichens pourraient s’adapter à l’environnement martien, dans certaines niches ;
  • et d’autre part que si la vie terrestre le pouvait, on ne peut exclure que des microbes martiens, qui auraient eu à évoluer progressivement dans un environnement de plus en plus dur depuis la perte des océans jusqu'à aujourd'hui, aient pu développer de pareilles capacités, voire même meilleures

"Certes, l’être humain s’adapte à toutes les conditions. Il a exploré les fosses sous-marines, séjourné dans les hivers antarctiques et même passé quelques jours sur la Lune. Mais il est à noter que son environnement immédiat et (très) temporaire a été intégralement importé de sa planète, à grand renfort de moyens et de technologies innovantes et remarquables mais n’assurant aucunement la pérennité de ces habitats précaires. Même la station spatiale internationale (ISS) est ravitaillée par des vaisseaux (de Musk !) apportant vivres, eau et… oxygène ! Mais Mars pourrait-elle être rendue habitable selon le grand rêve et la promesse du fondateur de Space X qui souhaite la « terraformer », un des mythes fondateurs de la science-fiction du XXe siècle. Cela suppose que le nécessaire (pour combien de personnes ?) soit évidemment présent et pérenne sur la planète. Or, il n’y a rien sur Mars.L’eau en est partie dans sa grande majorité il y a 3,3 milliards d’années ; du basalte et aucune terre arable"

Comme expliqué précédemment, compte tenu de l'immensité des ressources disponibles dans le Système Solaire, que ce soit en énergie ou en matières premières, avec assez d'ingéniosité, de motivation, de temps et d'argent au départ, et sans aller jusqu'à terraformer Mars, il est possible d'y recréer assez de confort pour permettre une présence humaine durable, même en incluant les complications que peut causer la faible gravité. La Floride et autres contrées tropicales ne seraient pas aussi peuplées sans l'invention de la climatisation. Les humains n'ont jamais vécu tout nus dans la nature sans toit, ils se sont toujours construits des habitations d'une façon ou d'une autre. Une ville martienne est possible techniquement, même si compliquée, ce ne serait qu'une étape de plus dans notre sophistication technologique.

Sur Mars, l'eau peut être extraite des sols, c'est difficile mais possible, il y en a largement assez pour faire vivre une large population, on estime qu'il y a plus d'eau sur Mars que dans la Méditerranée (5 millions de km3 contre 3,7). L'eau serait qui plus est très largement recyclée. L'énergie peut être obtenue grâce à des champs de panneaux solaires et des réacteurs nucléaires, à fission aujourd'hui, à fusion avant la fin de ce siècle très probablement. L'oxygène peut être obtenu par électrolyse de l'eau (séparation de 2 H2O en 2 H2 et O2 avec apport d'énergie), ou grâce au CO2 de l'atmosphère avec un apport d'énergie (ce que se propose de faire le projet MOXIE embarqué sur le rover Perseverance en ce moment-même sur Mars), voire par photosynthèse grâce à des plantes ou algues qui pourront complémenter l'alimentation. Du méthane, carburant pour fusée, peut être produit avec la réaction de Sabatier, découverte en 1897, à partir de CO2 et de H2 et d'énergie. Le sol martien pourra servir de matériau de construction, le fer est aussi abondamment présent, c'est d'ailleurs l'oxyde de fer, la rouille, qui donne sa couleur rouge à Mars. Mars contient assez de ressources pour permettre à une installation humaine de se développer, de nombreux articles l'expliquent en détail, information disponible sur wikipédia également.

Pour ce qui est de l'alimentation, nul besoin d'un sol martien fertile, les cultures hydroponiques et aéroponiques sous serre avec atmosphère contrôlée permettront de produire des végétaux, entre autres options envisagées. L'algue spiruline par exemple contient 60% de protéines. Les expériences de survie en circuit fermé menées par les Russes entre les années 60 et 80 dans leur complexe BIOS-3 sont très intéressantes : "They grew ten different crops, including dwarf wheat which they used to make all their own bread. Only 13 square meters of growing area was needed, per person for 78% of their dry food requirements and nearly all their oxygen. Longest test was 180 days." Pour davantage de protéines, on peut envisager l'aquaculture, la culture d'insectes, ou même la culture cellulaire en laboratoire (dont le prix par kg produit devrait continuer à baisser drastiquement du fait des investissements opérés dans ce secteur dernièrement).

Et à nouveau, habiter Mars ne signifie pas que la présence humaine doit pouvoir vivre en autonomie d'entrée. Si le modèle économique et/ou de riches pionniers le permettent, importer de la nourriture pendant le temps qu'il faut serait une solution. Et même si devenir indépendant en nourriture et autres ressources est techniquement possible au bout d'un certain temps, cela ne sera pas nécessairement souhaitable ou pertinent avant très longtemps. Beaucoup de pays dans le monde ne sont pas autonomes au niveau alimentaire et s'en sortent très bien. L'Allemagne, le Japon, l'Italie, entre autres pays, ne le sont pas par exemple.

"En d'autres termes, « terraformer » Mars prendrait des millions d’années avec un résultat connu à l’avance : avec sa faible gravité, Mars est tout simplement incapable de retenir une atmosphère et personne, ni M. Musk ni le pape n’y pourra rien changer, Mars est désormais une planète morte (si ce mot a une signification pour une planète)."

Comme discuté, nul besoin de "terraformer" Mars pour la rendre habitable, tant pis pour l'atmosphère. Si certains décident de vivre sur Mars, ils le feront dans des espaces pressurisés, et quand ils en sortiront, il faudra que combinaisons et véhicules eux-mêmes soient pressurisés. La question est de savoir si cette façon de vivre sur Mars est désirable, une question qui reste ouverte. Si les gouvernements autorisent l'Homme à s'implanter sur Mars (ce qui me paraît catastrophique sur le plan scientifique), ce sera au marché de trancher.

Mars planète morte ? Peut-être que la vie y existe déjà, dans les prodonfeurs, on a bien découvert une poche d'eau liquide de 20km d'épaisseur sous le pôle Sud en 2018. Voire même en surface ou proche surface, comme évoqué pus haut, ce n'est pas encore exclu à ce jour. C'est la raison pour laquelle pour ma part il ne faut pas envoyer l'Homme sur Mars, voire plus loin.

"Mais au-delà de cette banale réalité scientifique (...) se pose avec force une interrogation vertigineuse et ô combien cruciale à laquelle Elon Musk n’accorde qu’une attention de façade : est-il possible de re-terraformer la Terre ? Est-il possible, par exemple, de simplement ramener le taux de dioxyde de carbone dans l’air, responsable du réchauffement climatique, de 440 ppm [parties par million] actuellement à sa concentration préindustrielle de l’ordre de 280 ppm et ce en un minimum de temps (une génération ?) ?"

Attention de façade ? Elon Musk contribue avec Tesla à accélerer la transition vers la voiture électrique. Les voitures Tesla auraient ainsi permis d'éviter l'émission de 5 millions de tonnes de CO2 en 2020. C'est encore peu au vu des 30,600 millions de tonnes d'émissions au total en 2020 toutes origines confondues, mais c'est un début. D'autant plus que tout le secteur automobile est en train de passer au tout électrique, et tous les constructeurs ou presque reconnaissent ouvertement ou à demi-mot que si cette transition s'accélère autant, c'est du fait de l'aiguillon Tesla. Quand on sait que le transport compte pour près de 25% des émissions de gaz à effet de serre, si Elon Musk au final aura contribué à faire advenir le règne de la voiture électrique de ne serait-ce que 10 ans (ce qui paraît tout à fait raisonnable comme estimation, c'est sans doute plus), on peut imaginer l'impact qu'il aura eu dans la lutte contre le réchauffement climatique. 

Et il est vrai que limiter les émissions n'est pas suffisant, il faudrait séquestrer beaucoup du carbone déjà présent dans l'atmosphère. Et bien justement, Elon Musk en février dernier a annoncé consacrer 100 millions de $ en prix à décerner aux technologies de capture du carbone les plus prometteuses. Le choix de distribuer l'argent via un concours n'est pas anodin, c'est une méthode éprouvée qui décuple les efforts engagés du fait de la compétion qu'il organise. Au final bien souvent le budget total investi par les participants en cumulé finit par dépasser le montant du prix lui-même. Avec 100 millions de $ en dotation, c'est tout simplement le prix le mieux doté de l'histoire. Difficile d'en conclure qu'Elon Musk ne prête qu'une attention de façade à ces sujets.

"Bien évidemment la réponse est simplement non, du moins pas sans un effort considérable qui dépasserait nettement tous les budgets que M. Musk pourrait placer dans son illusoire colonisation de Mars. La physique est dans ce cas implacable puisque retransformer ce trop-plein atmosphérique de CO2 nécessiterait une dépense d’énergie au moins égale (et certainement supérieure) à l’ensemble des énergies fossiles produites depuis 1750. Un défi nettement plus intéressant que celui proposé par Elon Musk"

Le défi est effectivement colossal, mais ce n'est pas à Elon Musk de s'en charger tout seul. Comme vu à l'instant, sa contribution est en fait déjà monumentale. 

"L’ensemble des énergies fossiles produites depuis 1750" semble représenter une quantité insurmontable compte tenu de la période considérée, mais pour se donner une idée, cela représente 17 ans de la consommation de 2019 (qui était de 136,000 TWh).

Cela reste bien sûr énorme, ce défi nécessitera donc beaucoup d'énergie, en plus des besoins que l'humanité doit satisfaire par ailleurs, mais il y a fort à penser qu'avec l'essor des énergies renouvelables, des réseaux électriques intelligents, des lignes à haute tension en courant direct (permettant d'acheminer de l'énergie sur de très longues distances), de la géothermie, du nucléaire de 4ème génération (petite centrale modulaire, moins chère, plus sûre) et bientôt ce siècle de la fusion contrôlée et rentable, il devienne possible de produire de l'énergie décarbonée en quantité voulue, pour ne pas dire quasi illimitée, à très bas prix, partout, à la demande. La géothermie semble particulièrement prometteuse, laissant espérer une énergie en quantité incroyable ("just 0.1% of the heat content of Earth could supply humanity’s total energy needs for 2 million years"), très bon marché, propre, et disponible 24 heures sur 24. 

"ElonMusk, Don Quichotte d’un nihilisme planétaire, adulé par l’ignorance et la crédulité d’une société en totale déconnexion avec la réalité scientifique." 

Au-delà des forumules, on se demande qui est en déconnexion avec le réel. Les scientifiques ont un rôle extraordinaire, nous aider à comprendre le monde. Mais pourquoi tant de mépris pour la figure de l'ingénieur, celui qui souhaite agir sur le monde en s'emparant des connaissances accumulées par les scientifiques ? Les deux rôles se complètent pourtant et ne sont que l'avers et le revers de la même médaille, celle du progrès humain. Louis d’Hendecourt semble du reste mal informé sur le cas Elon Musk, je l'invite à revoir ses sources ou à écouter Elon Musk dans le texte plus souvent. Je me réjouis de lire dans Le Monde une tribune engagée sur le sujet passionant de l'exploration spatiale habitée, c'est rare, mais le débat méritait ici des arguments plus affutés.

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Pour conclure : l'humanité peut techniquement s'établir sur Mars si elle le souhaite vraiment, mais le souhaitera-t-elle? L'avenir nous le dira. Pour ma part, je considère qu'il ne faut pas y envoyer l'Homme pour ne pas perturber notre étude scientifique de la planète rouge et mieux la laisser à nos robots. Nous avons là une chance unique de savoir si la vie est apparue et existe peut-être encore sur une planète accessible, voisine, et qui a eu de l'eau liquide sur sa surface pendant près d'un milliard d'années. Ne gâchons pas cette opportunité extraordinaire !

En effet, l'Homme ne peut aller sur Mars sans y emmener ses microbes par milliers de milliards, et ceux-ci ne manqueraient pas de finir par gagner la surface d'une façon ou d'une autre en grande quantité, et, à la faveur des vents martiens, risqueraient de venir contaminer les éventuels habitats en surface et proche surface. Beaucoup de ces microbes mourraient, mais un grand nombre survivrait aussi de longues années, protégé des rayonnements UV et cosmiques à l'ombre des grains de poussière et anfractuosités de la roche martienne.  De plus, sur Terre on n’a pu identifier et séquencer le génome que d’une infime partie du monde microbien. Certains microbiologistes estiment qu’il existe des milliers de milliards de types différents de microbes, dont 99,999% n'ont pas à ce jour été identifiés ! Il est d'ailleurs probable que si vie sur Mars il y a, ou a eu, elle ait un ancêtre commun avec la vie terrestre, et donc lui soit apparentée, un concept appelé la panspermie. On aurait alors beaucoup de difficultés à étudier sereinement Mars si elle devait se retrouver contaminée par la vie terrestre. 

Pour aller plus loin sur ce point, j'invite à nouveau les lecteurs à se référer au site et au livre que j'ai consacrés à cette question : Pourquoi Elon Musk ne doit pas envoyer l'Homme sur Mars, ainsi qu'à la tribune introductive publiée en une de l'Express.fr.

Si Mars est donc à éviter selon moi pour l'Homme, les projets habités ambitieux ne manquent pas dans l'espace, par exemple : 

  • construire une base sur la lune (lire mon autre article "On va re-marcher sur la Lune ! Pourquoi la Lune plutôt que Mars est la clef de l’espace pour l’humanité")
  • construire une station spatiale en rotation recréant la gravité terrestre (c'est la vision d'O'Neill, partagée plus tôt, qui anime Jeff Bezos)
  • explorer Titan, lune de Saturne, où l'on pourrait se promener sans combinaison pressurisée, "juste" un respirateur et une chaude combinaison nous protégeant du froid mais s'enfilant en quelques minutes (contre quelques heures pour les combinaisons pressurisées nécessaires dans le vide de l'espace ou sur Mars). L'atmosphère est si dense sur Titan, et la gravité si faible, qu'on pourrait voler en agitant de grandes ailes à la seule force de nos bras. Avec des fusées équipées de moteurs à fusion, Titan serait à 18 mois de la Terre. J'ai consacré ce site web à l'exploration de Titan.

Thomas Jestin, auteur de cet article, est l'éditeur de la newsletter Parlons Futur, tous ses articles sont compilés sur cette page web

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